Shanghai, quartier du Bund… A la vue de ces batiments neo-classiques somme toute bien ordinaires, comment imaginer que le gouvernement chinois considere l’ancienne concession britannique comme l’un des plus beaux fleurons de son patrimoine national? Avec soulagement, vous vous rappelez que Shanghai n’existait pas encore il y a 200 ans. Certainement rien a voir avec la Chine eternelle.
En effet, comment ne pas esperer en prendre plein la vue dans un pays qui reste la seule civilisation antique encore bien vivante de nos jours, a la difference de l’Egypte, de Rome ou de la Grece?
J’ai toujours admire la Chine , non pas tant pour le raffinement de sa culture traditionnelle, mais surtout pour cette sorte de “magie” qui a donne pendant des siecles une longueur d’avance a ce pays. L’art chinois atteignait deja des sommets bien avant que les Maitres de la Renaissance n’exercent le leur. Pour certains, la Chine a tout invente jusqu’a la Revolution industrielle : examens administratifs, papier, poudre a canon… A Xi’an, on a decouvert des armes vieilles de deux mille ans presque intactes. Elles ont pu traverser les siecles grace a une formule anti-corrosive qui n’a ete reinventee par les Americains qu’au 20eme siecle! A cette epoque, Obelix taillait encore maladroitement ses menhirs et les civilisations pre-colombiennes n’avaient pas encore invente la roue (ah, pardon, elles ne l’ont jamais inventee…).
Loin des immeubles du Bund, vous vous enfoncez donc au coeur de la Chine, avec le ferme espoir de voir ce que vous allez voir.
Or… rien. Si, des palais, des pagodes ou des jardins anciens, mais pour la plupart reconstitues et sans cette “magie” qui vous faisait rever, en France. Pour le reste, des immeubles hideux et bien souvent delabres. Les magnifiques celadons et autres porcelaines que vous pouvez admirer dans les musees provinciaux constituent une bien maigre consolation…
Aussi curieux que cela puisse paraitre pour un Europeen, il semble bien que les Chinois n’aient pas le gout de la vieille pierre. Au fil des siecles, les empereurs n’hesitaient pas a detruire, reconstruire, copier ou deplacer tel palais ou telle pagode pour donner ”un petit coup de jeune” aux villes. A tel point qu’il est bien difficile a l’heure actuelle de trouver un batiment anterieur au Bund!
Le paysage urbain actuel n’est que le resultat de cette tradition bien ancree, malheureusement deformee par la politique de la “table rase” typiquement communiste. Dans ces cites sovietiques qui essaient parfois de se donner des airs de Time Square, Marco-Polo aurait certainement bien du mal a se rappeler en quoi les villes chinoises etaient les plus belles au monde. Le pauvre, il doit s’en retourner dans sa tombe…
Afin de ne pas oublier definitivement leur passe glorieux, les trois anciennes capitales des dynasties Tang et Song (Xi’an, Luoyang et Kaifeng) ont cree des parcs a theme pour reconstituer l’ambiance de l’epoque. Un peu comme si Versailles faisait appel a Disneyland pour reconstruire le chateau dans lequel un Roi-Soleil paraderait tous les jours a 17 heures devant des touristes en short…
C’est dans l’un de ces parcs que s’est evanoui definitivement mon espoir de Chine eternelle…
Cela a sans doute ete un mal pour un bien. Desormais debarrassee de son miroir deformant, la Chine m’est apparue sous son aspect moderne : un pays ou tout fonctionne tres bien et un peuple passionnant.
Au premier abord, le comportement des Chinois peut vous sembler un peu deroutant. Ignorant les regles hygieniques les plus elementaires, ils crachent partout ou bien eternuent devant vous sans se proteger la bouche. Inutile de dire que dans les trains, constamment bondes comme le metro aux heures de pointe, le voyage promet d’etre long… Mais peu a peu, on se fait a cette promiscuite tres peu habituelle pour un Europeen. Un visage se deride. Les regards se croisent. Une ebauche de conversation s’elabore, vite tarie par la pauvrete de votre chinois et de l’anglais de votre interlocuteur…
Malgre la barriere de la langue, je garderais de mes trop breves rencontres un souvenir inoubliable : une famille de Kaifeng qui m’accueille a dejeuner comme le fils de la famille, un chauffeur de taxi ou un vendeur de rue qui me quittent les larmes aux yeux d’avoir pu discuter avec un etranger, peut-etre pour la premiere fois…
Loin des cliches que l’on a parfois en Europe, renforces par la morgue et la suffisance affichees par les dirigeants actuels, les Chinois vous abordent toujours de maniere tres simple et chaleureuse, surtout dans les milieux populaires et des lors que l’on s’eloigne des endroits touristiques…
La Chine prouve bien que le voyage est un preliminaire indispensable si l’on souhaite reellement decouvrir un pays, loin des livres ou des idees preconcues. Au cours de ce sejour, j’ai non seulement appris a oublier le concept de “Chine eternelle”, mais j’ai compris egalement que ce pays n’etait pas cette sorte de monstre froid pret a devorer le monde que les media occidentaux presentent quelquefois (“quand la Chine s’eveillera”).
Je ne saurais pas vraiment definir la Chine. L’une des economies les plus puissantes au monde, mais encore incapable de donner un avenir a plus de 900 millions de ses habitants? Une dictature qui verrouille toute possibilite de contestation, alors qu’il est evident qu’elle se ferait peblisciter dans l’eventualite d’elections libres, sans meme recourir a la propagande? Le pays a enfin trouve une stabilite politique et economique apres deux siecles d’errements et de guerres civiles. Ce n’est pas que les conflits internes entre anciens seigneurs de la guerre aient disparu, mais ils sont desormais canalises au sein de l’appareil d’Etat. Et les dirigeants actuels, a l’image de leurs collegues vietnamiens, se sont finalement resolus a appliquer les recettes du plus pur capitalisme sauvage pour pouvoir aligner d’annee en annee les taux de croissance a deux chiffres necessaires a cette stabilite.
Ne vous laissez pas abuser par ce que l’on dit sur la Chine a l’etranger. Ne croyez pas non plus trouver des certitudes a vos a-priori s’il vous arrive un jour d’allumer un poste de television a Pekin ou a Shanghai (emissions glorifiant le passe imperial et la periode maoiste, absence totale de chaines etrangeres, emissions pour enfants d’un patriotisme douteux et interviews plutot “naives” des hommes politiques). Beaucoup de choses sont permises en Chine, du moment que vous ne vous opposez pas ouvertement au pouvoir en place. Vous avez notamment le droit de visiter librement le pays (a part le Tibet). Profitez-en pour vous faire votre propre opinion!























c’est un de tes meilleurs comptes-rendus, bravo !
à bientôt le Tibet !
Par maman le avril 8, 2010
à 5:30
Quelle plume, quel style, quelle culture! I am impressed!
Par AUDAN MARTIN Marie le avril 9, 2010
à 7:40
Tu me manquais, oh, toi, grand narrateur, routard parmi les routards, mon ami.
J’attendais avec impatience le nouveau chapitre de ton oeuvre, le nouvel épisode du fabuleux destin de Guillaume Audan.
Je suis une nouvelle fois sous le charme, transporté par ta plume au fil de la page, bercé par l’encre de tes mots. Merveilleux.
J’aurai tendance à te dire : “ne reviens pas, ne reviens jamais”. Ne te laisse pas enfermer dans notre si petit monde, aux conventions et aux carcans si présents.
VA, VIS et DEVIENS.
Tu vis…
Puisses-tu longtemps continuer à nous abreuver par l’intermédiaire de ton blog, si passionnant, si hautement culturel, à l’analyse si fine et pourtant si accessible….
Par jaja le avril 10, 2010
à 10:14
Très bel article, Guillaume, félicitations ! Mais pourquoi ne te lances-tu pas dans le journalisme et l’écriture d’un livre, tu as le talent !
Concernant l’avance de l’art antique chinois sur l’art occidental, tout est affaire de subjectivité, comme l’est par définition l’art.
Par Xavier le juin 1, 2010
à 2:05