Même si la province du Tibet (que les Chinois appellent “occidental”) fait partie intégrante de la République populaire, vous savez sans doute que l’accès y est strictement réglementé pour les étrangers : un permis doit être obtenu auprès des autorités administratives.
Cette condition s’accompagne généralement de mesures plus ou moins dissuasives qui fluctuent chaque mois, au gré de l’humeur des autorités chinoises (voire des agences de voyage, seules autorisées à servir d’intermédiaire). En tous cas, aucune de ces agences ne prendra le risque de vous donner le fameux document sans lui adjoindre un itinéraire programmé d’avance, dont le guide sera le garant de vos faits et gestes…
Inutile de préciser que le coût unitaire affiché est prohibitif. Tout semble fait pour limiter la présence d’électrons libres au sein de la population tibétaine…
Mon impression se confirma bien vite à la gare de Xining, point de départ de la fameuse ligne de chemin de fer qui relie Lhasa en 24 heures, en passant par le plus haut point ferroviaire au monde (5,200 m). A peine m’étais-je mis dans l’impressionnante file d’attente (composée uniquement de Tibétains) que deux policiers me prièrent de les accompagner « gentiment » vers un guichet isolé, après avoir constaté avec mécontentement que je possédais le fameux permis. Leur « consigne » était que j’achète un billet en première classe, sans doute pour éviter tout contact éventuel avec des Tibétains, dont la très grande majorité n’a guère les moyens de s’acheter ce qui doit représenter au moins la moitié de leur salaire mensuel… Je n’aurais su quoi faire si la gentille guichetière chinoise ne m’avait pas glissé un mot écrit en anglais m’offrant très discrètement une place en seconde !
Toujours est-il que je n’avais que quatre jours à passer sur place. Evidemment pas assez pour me faire une opinion sur ce pays qui provoque tant de débats à l’étranger. Mais suffisamment pour avoir un premier aperçu. Autant dire que je m’étais préparé à rester les yeux et les oreilles grand ouverts pour emmagasiner le maximum d’impressions.
De la théorie à la pratique, je réussis à résister au sommeil alors que notre train trace lentement sa route sur le Toit du Monde. Première surprise : le Tibet, c’est très plat… et très peu enneigé pour un mois de mars. Vastes pâturages dénudés, beiges comme l’herbe en hiver, des troupeaux de yaks qui regardent passer le train, quelques collines rappelant la Mongolie, laissant en arrière-plan des montagnes dont seule la cîme semble devoir supporter la neige, quelques majestueux cours d’eau totalement pris par les glaces. Quelques villages aux maisons basses, loin de tout, reliés par un ruban d’asphalte qui se perd entre les collines. Malgré sa simplicité, l’ensemble reste magnifique. Comme quoi, le dénuement est souvent la plus belle des parures. L’émotion vient enfin : je suis au Tibet!
Mes voisins de compartiment me regardent parfois, nullement surpris de trouver un Occidental parmi eux. Très prévenants, ils m’offrent tout ce que leur sac peut contenir de snacks chinois, et n’oublient pas de me montrer un masque à oxygène dont chaque siège est équipé, comme dans les avions. Une Chinoise à ma gauche, manquant de défaillir, plaque en effet le sien immédiatement sur sa bouche. On est à 5,000 mètres, tout de même!
A peine arrivé à la (futuriste) gare de Lhasa, je me fais sans surprise intercepter par deux policiers chinois très courtois qui, après s’être assurés que je possédais le fameux permis, me conduisent avec le sourire vers mon guide attitré. Je pensais tomber sur un Chinois : eh bien non, c’est un Tibétain! Dans un anglais assez approximatif, il me fait comprendre que je tombe bien mal : en plein 51ème anniversaire de l’invasion chinoise! Il ne cache pas que cela va compliquer mon court séjour…
Je n’attendais pas forcément grand-chose d’un pays dans lequel l’atmosphère surnaturelle décrite par les explorateurs s’est vite dissoute dans cinquante ans de maoïsme. Même la ferveur bouddhiste exemplaire des habitants ne vous touche pas vraiment, alors que le Potala et bien d’autres monastères ressembleraient à d’étranges coquilles vides sans eux… Et inversement, la présence incontournable de soldats armés jusqu’aux dents dans chaque rue et à chaque check-point ne provoque en vous aucun sentiment d’aversion particulier.
C’est ça, le Tibet : un endroit devenu neutre. Mais dans lequel on se sent étrangement bien. Un peu comme chez soi, finalement.
Quant à Lhasa… Au premier abord, la ville ne vous laisse pas une impression désagréable. Les larges avenues flanquées d’immeubles modernes et rutilants n’ont rien de comparable avec les cités grises et industrielles laissées par les maoïstes dans leur propre pays. Sans vouloir faire de provocation, je crois que Lhasa est la plus belle ville chinoise que j’ai visitée.
Il faut se rendre à l’évidence. L’intérêt du Tibet ne réside plus dans ses villes, ni encore moins dans ses monastères, mais dans d’autres endroits plus inattendus : les restaurants ou halls d’hôtel. Une fois débarrassé de votre guide (tout à fait disposé à vous laisser tranquille, du moment que vous lui donnez des gages de bonne conduite !), c’est là qu’il faut aller.
C’est là que vous pourrez goûter à l’extraordinaire gentillesse de tout un peuple. Chinois ou Tibétains, il ne faudra pas dix minutes pour que l’on vienne vous aborder, verre à la main. Malgré la barrière de la langue, une vraie connivence s’installera. En sortant, vous voulez demander votre chemin ? Il y aura toujours un Chinois pour venir vous expliquer en mauvais anglais ce que le patron mettra un point d’honneur à vous expliquer… en mauvais chinois.
C’est là aussi que vous verrez ce qui semble inimaginable à un Occidental : des militaires chinois copiner avec des civils tibétains, refaisant le monde dans des éclats de rires sous le portrait souriant du dernier Panchen Lama (second personnage politique du Tibet, après le Dalaï-Lama, qui par contre fait l’objet d’un véritable tabou).
Qu’en penser ? Ce n’est pas en quatre jours que vous allez vous faire une opinion sur la réalité d’un pays qui provoque autant de passions politiques à l’étranger.
Finalement, c’est au moment où vous allez franchir la frontière népalaise que vous comprendrez : au Tibet, il ne faut pas réfléchir, mais regarder. Au détour d’un col couvert de drapeaux à prière se dévoile un spectacle unique au monde, que le Tibet garde jalousement éloigné des guides touristiques : dix des quinze plus hauts sommets du monde alignés comme au garde-à-vous, immobiles pour l’éternité afin de mieux vous ramener à votre propre impermanence… L’émotion est d’autant plus forte que vous ne vous y attendiez pas.
Le Tibet ne fait-il pas partie de ces amis qui au moment des adieux, vous offrent ce qu’ils ont de meilleur ?





























































































































